Philippe Maes, Le Figaro,19/06/2008
Les appels de la communauté internationale une fois encore sont restés vains. C'est dans la maison délabrée de Rangoun où elle est assignée à
résidence par la junte qu'Aung San Suu Kyi, privée de liberté durant la majeure partie de ces dix-huit dernières années, a fêté jeudi ses 63 ans. Pour marquer ce jour, plus d'une
centaine d'opposants se sont rassemblés devant le siège de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND). Tandis que des agents en civils les photographiaient et les
filmaient, ils ont crié «libérez Aung San Suu Kyi» avant d'être dispersés par la police.
Révoltés par la façon dont la junte militaire a fait peu de cas du désastre humanitaire provoqué par le passage du cyclone Nargis les 2 et 3 mai
dans le sud du pays, les moines bouddhistes ont voulu marquer ce jour anniversaire en se tournant vers l'Union européenne. Ils l'exhortent à faire comparaître devant la Cour pénale
internationale le chef de la junte, le généralissime Than Shwe, pour «crimes contre l'humanité, comme l'a recommandé le Parlement européen». «Le gouvernement n'a rien fait pour venir
en aide aux victimes. Il a refoulé les bateaux étrangers qui voulaient leur porter secours», murmure Ashin, un moine d'un monastère de Rangoun. Ce désastre a montré le «vrai visage»
de la Birmanie, dit-il, avec «d'un côté la population et de l'autre le gouvernement».
Assommées par la violence du cyclone, puis livrées à elles-mêmes, les victimes de Nargis s'étaient mises à espérer en voyant l'aide étrangère
s'organiser. «Quand les bateaux stationnaient le long des côtes du delta de l'Irrawaddy, on priait pour qu'ils puissent rentrer», confie Nwe, une réfugiée que le monastère héberge
depuis la catastrophe. Le statut militaire des bateaux français, britanniques et américains venus distribuer de l'aide humanitaire a créé le malentendu, tant du côté de la population
que du gouvernement. «On se disait que s'ils réussissaient à venir, le pays allait enfin s'ouvrir, poursuit-elle à mi-voix, et qu'ils allaient nous libérer comme les Américains ont
libéré l'Irak de Saddam Hussein.» La junte militaire, qui s'est retranchée il y a deux ans dans son nouveau fief à Naypyidaw, créé ex nihilo en pleine jungle, n'a rien voulu entendre.
Refoulés, les navires étrangers ont fini par rebrousser chemin.
«On est comme en prison»
Pour Nwe comme pour beaucoup d'autres, l'espoir a alors laissé place à la colère et l'abattement. «La situation ne changera jamais», se désole Kyaw, qui
nous reçoit chez lui, dans un quartier pauvre à la périphérie de Rangoun. En 1988, ce commerçant était descendu dans la rue pour protester contre la dictature militaire, qui exerce le
pouvoir depuis 1962. La répression, sanglante, avait causé 3 000 morts. En septembre dernier, il est de nouveau allé manifester en rejoignant le mouvement pacifique des moines
contre la brutale flambée des prix. «Les deux premiers jours, ça allait. Mais après, le gouvernement a commencé à tirer, on a dû s'enfuir», raconte-t-il. «On a essayé, ça n'a pas
marché. Personne n'aime ce gouvernement, mais on ne peut rien faire. On est comme en prison.» Lors du référendum sur la nouvelle Constitution, maintenu par la junte en mai en dépit du
cyclone, ni lui ni sa famille n'ont donné leur voix. «Personne n'a voté, jure-t-il. Et le gouvernement dit que 92,4 % des gens auraient voté oui ? C'est une
blague !»
À ses yeux, seule Aung San Suu Kyi, qu'il admire pour son «courage, son intelligence et sa culture», serait capable de changer les choses. Mais Kyaw ne
se fait pas d'illusions : «Elle ne parviendra pas à gagner ce combat. Elle mourra dans sa résidence. Il faut trouver une autre voie pour lutter. Je ne sais pas laquelle.»
Celle de l'opposition ne suscite guère d'espoir. «Les gens savent que la LND n'est d'aucun secours, assure un observateur birman. Il y a un vrai problème de leadership : à part
Aung San Suu Kiy, qui ne peut rien faire en l'état, il n'y a personne.»
Prédictions
Choquée par les coups de feu tirés contre les moines en septembre dernier, la population continue d'espérer secrètement la révolte sans oser faire le
premier pas. Si, en privé, «tout le monde ne parle que de ça» et reste à l'affût des «vraies informations» diffusées par les radios d'exilés birmans, en public, le silence et la
discrétion sont de rigueur. Ainsi, à Rangoun, les apparences sont trompeuses. La vie semble avoir repris son cours comme avant, loin des tumultes. Mais, à l'abri des regards, chacun
guette le moment où, enfin, le régime pourrait tomber. «Des astrologues réputés en Birmanie ont prédit sa chute pour le mois d'août et ont distribué en cachette des petits bouts de
papier qui l'annonçaient», explique Kyaw. Ils ont été arrêtés début juin et jetés en prison. Obsédée par la menace que représente à ses yeux la présence étrangère, le gouvernement
militaire a bouclé la zone sinistrée et filtre minutieusement chaque nouvel entrant.
De crainte que la situation ne lui échappe, elle a appelé la population à la vigilance envers les «éléments antigouvernementaux et sans scrupule»,
notamment des «pays de l'Ouest», qui tentent de «détruire la nation», selon la rhétorique du quotidien The New Light of Myanmar, porte-voix de la junte. Méfiante envers les
Occidentaux, elle l'est aussi envers sa propre nation. Dans le delta, l'aide privée spontanée et la plupart des moines sont désormais interdits d'accès.
[point de vue] La France peut agir en Birmanie
Par Frédéric
Debomy, Mediapart, 20 oct 2008
Frédéric Debomy, président d’Info Birmanie, revient sur le changement de ton affiché par la France à l'égard de Rangoun après la «révolution safran» et estime que Paris comme
Bruxelles doivent accentuer leur pression pour aller au delà de la «démocratie disciplinée» promise par les généraux.
Il y a maintenant plus d'un an, le 15 août 2007, le régime militaire birman décidait d'une
augmentation des prix des carburants. Celle-ci, aggravant encore les conditions de vie d'une population vivant pour moitié en dessous du seuil de pauvreté,
déclenchait une première vague de manifestations menée par des activistes politiques et de simples civils. L'implication croissante des moines bouddhistes
allait par la suite donner une importante ampleur au mouvement et lui valoir son nom de «révolution safran». Mais moines bouddhistes, militants
démocrates et civils allaient être les victimes d'une violente répression.
C'est dans ce contexte tendu que Nicolas Sarkozy recevait le 26 septembre 2007 le Dr Sein Win, premier ministre du
gouvernement birman en exil. Cette rencontre allait être l’occasion d’un changement de cap de la politique française vis-à-vis de la Birmanie. Longtemps, la
France avait défendu la nécessité d’un «engagement constructif» auprès du régime militaire, une idée reposant sur le postulat d'un lien mécanique
entre ouverture économique et libéralisation politique. La diplomatie française parlait désormais aux généraux de Rangoun le seul langage qu’ils puissent
comprendre : celui de la fermeté. Le président de la République allait jusqu’à évoquer le retrait de Total, premier investisseur étranger en Birmanie. Les
décisions qu’il prit à cette occasion – le gel des investissements français dans ce pays et la promotion d’une politique de sanctions au sein de l’Union
européenne et des Nations unies – furent accueillies par les mouvements d’opposition birmans, toujours en quête de reconnaissance internationale, comme un
soutien de poids (1) .
Cette nouvelle orientation de la politique française ne faisait cependant pas l'unanimité. Un courant de pensée ancien, qui se
présente sous les atours de la nouveauté, défend encore l'idée que les progrès politiques viendront d'un renforcement des investissements en Birmanie.
Confrontés à l’évidence d’une mobilisation qu’ils n’ont pas vu venir et à laquelle la plupart d’entre eux ne croyaient pas, une poignée d’experts n’a
maintenant de cesse de minimiser la dimension politique de la «révolution safran», affirmant qu’elle serait apparue sur le tard voire qu’elle aurait été
soufflée aux manifestants par les médias occidentaux. Il a été ainsi affirmé qu’il se serait agi d’un mouvement pour du pain plus que d’une mobilisation
véritablement politique. Dans le fond, les birmans n’aspireraient qu’à de meilleures conditions de vie, et nullement à la démocratie. Loin de rejoindre les
aspirations d’une minorité de leaders nécessairement occidentalisée(2), ils seraient prêts à se satisfaire de la mainmise du régime sur leurs vies dès
lors que celui-ci saurait mieux pourvoir à leurs besoins.
La rue birmane, pourtant, a clairement exprimé en août et septembre 2007 le lien qu’elle faisait entre situation économique et
mainmise du régime. Elle ne croit pas que la «démocratie disciplinée» promise par les généraux puisse constituer une solution aux crises politiques,
économiques et sociales que connaît le pays. Une transition vers un véritable régime civil, qui bien évidemment ne pourra se faire sans les militaires, est
dès lors nécessaire. Mais comment convaincre le régime d'entreprendre les évolutions espérées?
Les démocrates birmans savent d’expérience que dialoguer avec les généraux sans les mettre sous pression ne servira à rien.
L’incapacité de l’ONU, malgré vingt ans de missions répétées en Birmanie, à arracher au régime la moindre concession substantielle le démontre amplement.
Ainsi la mobilisation accrue des Nations unies depuis la révolution safran n’a-t-elle pas empêché la junte de poursuivre sa «feuille de route vers la
démocratie». En mai dernier, tandis qu’un cyclone ravageait le sud de la Birmanie, le régime faisait approuver par référendum une constitution destinée
à donner une apparence de légalité à sa mainmise sur le pays. 92, 4 % des électeurs se prononçaient ainsi officiellement, au terme d’une intense campagne
d’intimidation et de violences, en faveur d’une constitution à laquelle il leur avait été interdit de voter non. Aujourd’hui, le régime s’apprête à
poursuivre sa feuille de route avec l’organisation d’élections en 2010.
Confrontés à un régime hostile à tout compromis, les démocrates birmans ont besoin du soutien de la communauté internationale.
Rama Yade, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et aux droits de l’Homme, soulignait à raison que la réception par le président de la République
française d’un représentant de l’opposition birmane était un geste symbolique fort, qui montrait qu’il y avait une alternative politique à la junte birmane.
En travaillant à un projet de constitution alternatif à celui du régime, le mouvement démocratique a prouvé sa capacité à être plus qu’une force
d’opposition. Cette alternative doit être plus que jamais soutenue.
La France peut agir pour que les démocrates birmans retrouvent leur place dans la vie politique nationale – en insistant
notamment pour que la junte libère l’ensemble des prisonniers politiques birmans, au premier rang desquels madame Aung San Suu Kyi, chef de file des
démocrates et prix Nobel de la paix.
Elle peut en outre contribuer à convaincre les puissances asiatiques qu'il est erroné de considérer le régime militaire comme
le meilleur garant de la stabilité du pays.
Elle peut enfin continuer de promouvoir au sein de l’Union européenne une politique de sanctions économiques ciblées, visant à
pénaliser le régime et non la population.
Un outil parmi d’autres, mais un outil nécessaire.
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Communiqué d’Info
Birmanie (mars 2009)
Pour la libération de tous les prisonniers
politiques en Birmanie
Info Birmanie consacre dans son numéro de février des ‘Nouvelles de Birmanie’ une
attention particulière au problème des prisonniers politiques. Le nombre de prisonniers politiques a
considérablement augmenté depuis 18 mois, et leur libération est au coeur des débats diplomatiques entre la junte et la communauté
internationale. Malgré d’incessants appels de l’ONU au dialogue avec l’opposition, la junte militaire continue de
châtier durement les activistes politiques liés au mouvement démocrate.
Au mois de novembre dernier, pas moins de 215 activistes
ont été condamnés à des sentences excédant pour la plupart le demi-siècle. Une tendance lourde ces dernières années : depuis 2003, avec la
condamnation à 106 ans de prison d’un leader shan, le recours abusif aux tribunaux pour mettre à mal la dissidence est devenu la grande stratégie du
régime. Le système judiciaire est désormais utilisé comme outil de répression.
L’année 2009 doit être celle de la libération de tous les prisonniers
politiques birmans.
Plus de 250 organisations de soutien aux démocrates birmans comme Info Birmanie se sont donc unies pour
lancer ce mois-ci une campagne mondiale appelant les citoyens du monde entier à exiger la libération des prisonniers politiques birmans. La campagne «
Libération de tous les prisonniers politiques en Birmanie : agissons maintenant ! » nous permettra à tous, organisations
militantes et citoyens engagés, de demander à l’ONU et en particulier à son Secrétaire général, M. Ban Ki-moon, de tout mettre en oeuvre
pour obtenir la libération d’Aung San Suu Kyi, de Min Ko Naing et des 2130 autres prisonniers
politiques.
Citoyens d’un pays libre, votre voix compte. « Usez de votre liberté pour
promouvoir la nôtre » avait coutume de rappeler Aung San Suu Kyi, lors d’un bref moment de liberté en 2002.Alors rejoignez cet élan mondial de solidarité envers les prisonniers politiques birmans, et signez notre pétition !
INFO BIRMANIE
74, rue Notre Dame des champs
75006 Paris
www.info-birmanie.org
tél: 01 46 33 41 62
(Diffuse des informations sur la situation politique, économique et sociale de la Birmanie)
(page commencée le 3 octobre 2007 et actualisée régulièrement)